La Suite Numérique de l'État devait incarner la souveraineté numérique française. Mais en intégrant un agent IA propulsé par Mistral, la DINUM a déclenché une fronde inédite des éditeurs de logiciels français.
L'État devenu concurrent
Le CNLL (Conseil National du Logiciel Libre, 200 membres) qualifie la situation de « concurrence irresponsable ». Michel Paulin, ex-PDG d'OVHcloud, va plus loin en parlant de « prédation anticoncurrentielle vouée à l'échec ».
Le grief principal : au moins dix solutions collaboratives françaises — Murena, XWiki, OfficeJS, BlueMind, Interstis, Jamespot, Wimi, Abilian — ont été financées par des fonds publics (France 2030, crédit d'impôt recherche). La DINUM les concurrence désormais directement avec des outils gratuits.
La Suite en chiffres
Lancée à VivaTech en mai 2024, née du « sac à dos numérique » du Covid, la Suite compte aujourd'hui :
| Outil | Utilisateurs actifs/mois |
|---|---|
| Tchap (messagerie) | 375 000 |
| Visio (visioconférence + transcription IA) | 60 000 |
| Docs (gestion documentaire) | 35 000 |
| Grist (tableur collaboratif) | 15 000 |
| Fichiers | Bêta |
Le budget : 9,3 millions d'euros pour le déploiement initial, 5 millions par an de maintenance — dont 60 % absorbés par Tchap seul. Moins de 20 équivalents temps plein gèrent l'ensemble.
Mistral dans la boucle
L'ajout d'un agent IA conversationnel basé sur Mistral AI — hébergé en France, sans exploitation des données utilisateurs — a cristallisé les tensions. Le test auprès de 10 000 agents publics est en cours, avec un déploiement prévu courant 2026.
Pour les éditeurs, c'est la goutte d'eau : l'État ne se contente plus de fournir des outils de base, il intègre l'IA — un marché sur lequel des startups françaises investissent lourdement.
La Cour des comptes en arbitre
Dans un rapport de 2024, la Cour des comptes pointait un « taux d'adoption faible » et une suite « inconnue de la plupart des agents ». Elle recommandait de concentrer les efforts sur AgentConnect plutôt que d'élargir le périmètre. Un avertissement resté lettre morte.
Deux visions qui s'affrontent
La DINUM défend un socle mutualisé minimal hébergé sur infrastructure SecNumCloud, laissant « un espace aval aux éditeurs spécialisés ». Les éditeurs y voient au contraire une logique de substitution qui assèche leur marché de référence.
Le débat dépasse la Suite : c'est toute la question du rôle de l'État dans l'écosystème numérique français qui est posée — facilitateur ou concurrent ?